LONDRES — Dans les jours à venir, ceux qui s’en prennent à Meghan Markle, la comédienne américaine qui s’apprête à épouser un membre de la famille royale britannique, auront affaire à Tshego Lengolo, une fillette noire de 11 ans tout récemment gagnée à la cause monarchiste.

Enfant des quartiers sud-est de Londres, Tshego pratique le « road », le jargon de la scène musicale « grime » londonienne qu’elle a appris toute seule, même si elle se défend de le parler dès qu’elle passe le seuil de son appartement. C’est là que règne sa mère, une Sud-Africaine qui a l’oeil à tout. Pour la énième fois, elles se chamaillent affectueusement au sujet de son souhait de se faire appeler Tiffany.

Si Tshego se passionne pour la royauté cet été, c’est parce que Mlle Markle est métisse, fille d’une Afro-Américaine et d’un Blanc. Tshego reconnaît en Mlle Markle une version d’elle-même, fraîchement arrivée en Angleterre et y cherchant une place parmi ses codes raciaux.

Le précédent que crée le mariage de Mlle Markle au prince Harry tend à être minimisé. Les royalistes blancs affirment que le racisme n’est plus un problème très sérieux dans la société britannique. (Dickie Arbiter, un commentateur de la famille royale, donne volontiers en exemple « un écuyer actuel de la reine » qui « est noir »). Pour de nombreux Noirs en revanche, le mariage royal n’est que l’arbre qui cache la forêt, celle de la montée de l’intolérance et du rejet nationaliste de l’immigration par la Grande-Bretagne à l’heure du Brexit.

Mais Tshego trouve l’histoire de Meghan Markle tout simplement palpitante, et elle est avide des moindres détails.

Au naturel, les cheveux de la future mariée sont-ils frisés, et y a-t-il des photos ? Vont-ils faire venir un DJ pour le mariage et ce DJ passera-t-il du hip-hop? Tshego a hâte que le couple ait un enfant car, dit-elle, le bébé sera en partie africain, comme elle. Elle espère, envers toute espérance, que l’enfant aura des cheveux noirs.

« Les racistes n’y peuvent rien », dit-elle gaiement. « Il faudra bien qu’ils s’y fassent ».

Carol Lengolo, la mère de Tshego, a grandi dans un village sud-africain où elle fut élevée dans l’amour de la famille royale anglaise. Il arrive que ses amis le lui reprochent : Mlle Markle est si claire de peau qu’elle pourrait parfaitement passer pour blanche, disent ils, et quelle importance la famille royale a-t-elle dans sa vie quotidienne? Mme Lengolo leur répond d’un sourire invariablement doux et tranquille.

« Ça m’est égal: sa mère est africaine, donc elle est africaine », dit-elle. « On la soutiendra toujours. Parce qu’on la sent toute seule. Elle a besoin de gens derrière elle qui lui disent ‘Sister, on est là, tu n’es pas seule. On est là. On prendra ta défense.’ »

Le quartier de New Cross où vivent les Lengolo n’est pourtant pas vraiment le genre d’endroit où on s’attendrait à trouver de la sympathie pour la reine. Ici sont nées certaines des musiques les plus influentes de Londres — le reggae, le ska, le punk et, plus récemment, le grime — et le taux de violence y a toujours été très élevé.

D’après le dernier recensement en 2011, 87 % de la population britannique est blanche et 3 % est noire, dont la plupart habitent des quartiers de la diaspora tels New Cross. Les tensions raciales remontent à plusieurs générations. Dans les années 1970, New Cross connut un afflux de travailleurs des Caraïbes, appelés en Grande Bretagne pour travailler dans le bâtiment, ce qui hérissa les immigrés blancs et poussa des groupes d’extrême-droite (dont le National Front) à organiser des marches à travers le quartier.

Non loin de la maison de Tshego se trouve un triste monument faisant écho à la division raciale. En 1981, une maison de New Cross prit feu lors d’une fête, tuant 13 jeunes hommes et femmes noirs. On suspecta des militants racistes d’avoir lancé une bombe incendiaire par une fenêtre ouverte mais l’enquête policière ne trouva rien et il n’y eut pas d’arrestation. En colère, des milliers de Noirs se rassemblèrent, déclenchant une série d’émeutes raciales qui secouèrent la ville.

Depuis New Cross aujourd’hui, le Londres mondialisé des super-riches paraît à la fois excessivement proche et hors d’atteinte. Lors d’un récent après-midi, un policier en uniforme arpentait le parc devant un lycée, et des jeunes femmes en débardeur et cils à rallonges traînaient dans le jardin, sans occupation particulière. Petites-filles d’immigrés jamaïcains, elles étaient de l’avis que le racisme empirait en Grande-Bretagne.

Pour Kemi Moore, 17 ans, coiffée telle une star hollywoodienne des années 1920, la campagne pour quitter l’Union européenne a déchaîné les sentiments nationalistes de l’Angleterre blanche. Des milliers de descendants d’immigrés des Caraïbes nés en Grande-Bretagne — désormais appelés génération Windrush — ont subi de plein fouet l’impact de mesures anti-immigration en se voyant retirer leurs droits aux aides à la santé et au logement.

« Beaucoup de choses qu’on croyait dépassées reviennent», déplore-t-elle. Quant au mariage royal, elle en hausse les épaules avec dédain. « La jeune génération est complètement indifférente à la famille royale. Pour moi c’est plutôt un truc pour touristes ».

L’hypermédiatisation de l’évènement ne fait qu’accentuer son sentiment d’éloignement. « Ils trouvent toujours une histoire en façade pour masquer les vrais problèmes », estime-t-elle.

À la fin des années 1990, de nombreux Britanniques s’interrogeaient sur la valeur de la monarchie. Ceux qui la mettaient le plus fortement en cause étaient les groupes ethniques minoritaires et les jeunes, qui se sentaient mis à l’écart par « une blancheur agressive symbole de la vieille Angleterre », d’après Mark Leonard, directeur du Conseil européen des relations internationales et auteur, en 1998, d’un rapport qui préconisait de moderniser l’institution.

Cet été, les quartiers noirs se mettent peu à peu au diapason du feuilleton national, en partie par fascination pour cette puissance lointaine.

« L’enjeu est bien plus important pour la famille royale que pour nous — c’est toute une histoire qu’ils l’aient autorisé », juge Theresa Ikolodo, 45 ans, secrétaire de direction qui patiente dans un salon de coiffure au sud de Londres pendant que son amie se fait tresser les cheveux.

« Peut-être qu’ils laissent faire en espérant que ça capotera, pour pouvoir dire, eh bien vous voyez, on a laissé faire, et voilà ce qui est arrivé », ajoute-t-elle. « Ou peut-être qu’ils le laissent faire parce qu’ils se rendent compte qu’il faut s’adapter à son époque, que c’est ce qu’il veut, qu’il faut le laisser être heureux. », suggère Mme Ikolodo en référence au prince Harry.

Anthony Gunter, criminologue à l’University of East London, s’avoue très surpris de voir ses connaissances noires — qui n’avaient jusque-là jamais témoigné le moindre intérêt pour la famille royale — happées par l’aventure de Mlle Markle. Afua Hirsch, auteure de « Brit(ish) : On Race, Identity and Belonging » (« Brit(ish) : Race, Identité et Appartenance ») a été très sollicitée ce printemps pour des questions sur le mariage royal. Elle répond avec circonspection que le racisme est toujours bien enraciné dans une grande partie de l’establishment britannique. Elle est sceptique. Toute en nuances. Mais quand même.

« Parmi presque tous les Noirs et métisses que je connais, c’est le premier mariage royal auquel ils font vaguement attention », affirme Mme Hirsch. « Même les républicains. Ils ne peuvent pas s’en empêcher. C’est presque contre leur gré, ils sont irrésistiblement intéressés par le fait qu’il y aura des Noirs là-bas », ajoute-t-elle en évoquant le mariage.

Tshego Lengolo sera parmi ceux-là et tendra le cou pour voir le couple quitter Windsor en carrosse attelé.

Ce sera celle qui porte un appareil dentaire, celle qui esquisse des pas de danse quand les autres ont le dos tourné, celle qui travaille sa mère au corps pour qu’on l’appelle par son deuxième prénom, qui sonne moins africain selon ses dires (« Maman, je t’en supplie, ce monde est méchant. Laisse-moi m’appeler Tiffany ! »). Quatre ans après leur déménagement en Grande-Bretagne pour le travail de son père, Tshego se sent parfaitement chez elle au sud-est de Londres, au point d’en avoir intégré la posture quelque peu fanfaronne.

Mlle Markle est sa nouvelle grande cause. Tout au long des semaines menant au mariage, elle en aura passionnément suivi la couverture médiatique, réagissant aux moindres critiques de Mlle Markle, y compris celles à l’égard de ses habits.

« Maintenant ça me met en colère, du genre, ‘Pourquoi vous la critiquez pour des choses si insignifiantes ? », s’emporte-t-elle. « Moi j’ai envie de lui dire ‘Ne laisse personne détourner ton attention de ce que tu fais.’ »

Elle s’attend à ce que ce mariage soit un long voyage semé d’embûches. « Il faut lui tirer un coup de chapeau, à Harry, de l’avoir choisie », estime Tshego. « C’est courageux d’être la première personne à s’élever, même si elle sait parfaitement qu’on la jugera. Elle est courageuse de faire ça ».

Sa mère, Carol, se rappelle qu’elle avait environ l’âge de Tshego quand sa grand-mère, qui travaillait comme femme de ménage pour une famille blanche à Johannesburg, est revenue à la maison un week-end avec un cadeau pour elle : un album d’occasion du mariage de Diana Spencer avec le prince Charles, en 1981. À l’époque, Carol ne parlait que quelques mots d’anglais, mais elle n’a eu de cesse de feuilleter l’album pendant des années.

« Je me disais, ce serait comment, de vivre dans un monde différent? », se rappelle-t-elle.

Jamais elle ne s’est départie de cette fascination, suivant de près les naissances des enfants, le divorce et la mort de la princesse Diana. Le mois dernier, au jour de la naissance du troisième enfant du prince William, fils aîné de Diana, Carol était parmi ceux qui ont attendu de longues heures devant l’hôpital, transis de froid, pour apercevoir le nouveau-né dans les bras de sa mère.

Le matin du mariage marquera pour Tshego le commencement de sa propre relation avec la famille royale.

Elle voudrait parler à Mlle Markle des « steel drums », de la dance afro-beat, et de ce que cela fait d’être nouvelle en Angleterre. Peu après l’arrivée de sa famille à Londres, un enfant dans sa classe lui avait envoyé un message lui suggérant de « retourner là d’où elle est venue ».

Tshego voudrait que Mlle Markle ne ressente jamais cela. Si elle arrive à se tenir suffisamment près de la route qu’empruntera le carrosse samedi, peut-être pourra-t-elle lui faire passer ce message.

« Je sais ce que ça fait de quitter un pays et de laisser tous ses amis derrière », confie Tshego. « Je lui donnerais n’importe quel signe d’amitié. Pour qu’elle ne soit pas seule » .